Les causes de la douleur
L'incidence de la douleur dépend du type et du stade de la maladie
cancéreuse. Au moment du diagnostic et aux stades précoces
du cancer, 30 à 45% des malades ont une douleur modérée
à sévère. Ce pourcentage passe à 75% aux
stades avancés [192]. La prise en charge
individuelle de la douleur doit prendre en compte le stade de la maladie
(localisée, diffuse), le contexte médical (taille tumorale,
nature des lésions : osseuses, vasculaires...), les caractéristiques
de la douleur (continuité, récurrence, intensité,
localisation...) et les aspects psychologiques du malade.
L'origine de la douleur peut être :
-
Tumorale : Au début, les sarcomes des
tissus mous occasionnent rarement des douleurs. Les tissus mous
sont en effet très élastiques ; les tumeurs peuvent
grossir largement avant qu'elles ne soient senties. Le premier symptôme
est en général une boule douloureuse. Au fur et à
mesure que la tumeur grossit, elle comprime des nerfs et des muscles
occasionnant à terme de la douleur. Les ostéosarcomes
finissent également par provoquer des gonflements et une sensibilité
locale par compression et étirement
des tissus voisins. Les métastases pulmonaires entraînent
parfois des douleurs.
- Postopératoire, postradio ou postchimio
:
Les résections tumorales nécessitent des sectionnements
cutanés, musculaires, nerveux, osseux... souvent douloureux. Les
rayons générés par la radiothérapie
provoquent aussi des brûlures plus ou moins importantes.
Certaines chimiothérapies peuvent aussi donner des douleurs
osseuses, musculaires... (le Taxotère par exemple).
- Psychogène : Il s’agit surtout d’une composante
psychologique qui est associée à un autre mécanisme
de douleur.
Par ailleurs, ces douleurs peuvent avoir lieu simultanément
et se modifier au cours du temps d'où l'importance d'une reévaluation
périodique (en chiffrant la douleur de 1 à 10 par exemple).
Une échelle visuelle de douleur à régler (EVA)
par le patient
Les
types de douleurs
Il existe principalement trois types de douleurs cancéreuses
[193] :
- Les douleurs nociceptives : Elles correspondent à
un excès de stimulation de terminaisons libres amyéliniques appelées nocicepteurs. Les nocicepteurs sont
localisés dans les tissus cutanés, musculaires striés,
musculaires lisses (viscères, vaisseaux), articulaires, osseux...Ces
nocicepteurs se prolongent par des fibres nerveuses appelées
"A-delta" et "C". Les fibres
"C" répondent à des stimulis thermiques élevés
(>42° C) et les fibres "A-delta" à des stimulis
mécaniques (pression, étirement...). Ces fibres se prolongent
dans la moelle épinière puis sont relayées par
les neurones pour transmettre les signaux [194].
Quelques exemples de douleurs nociceptives : fractures, coliques néphrétiques,
sciatique... Dans ce type de douleur, le contrôle est plus facile
car les antalgiques et les opioïdes donnent des bonnes
réponses.
- Les douleurs neuropathiques ou neurogènes : Ces douleurs
viennent sans stimulation des nocicepteurs. Elles sont dues à
une lésion du système nerveux périphérique
ou central. Quelques exemples : le symdrôme du membre fantôme
chez les amputés, envahissement tumoral d'un plexus... Dans
ce type de douleur, le contrôle est moins facile, la réponse
aux opioïdes est faible et souvent incomplète. Les
traitements recommandés sont les coantalgiques (voir
plus bas).
- La douleur psychogène : Il s’agit d'une douleur
sans lésion objective, elle est d'origine psychologique
et est associée souvent à une autre douleur. Elle n'en
reste pas moins aussi légitime qu'une lésion physique.
Approche de la douleur par paliers et pharmacopée
Le traitement antalgique médicamenteux
des douleurs s'appuie sur les recommandations de l'Organisation Mondiale de la Santé. L'OMS classe
les douleurs en trois paliers :
Les trois paliers de l'OMS
Le premier niveau est représenté
par les antalgiques non opioïdes pour les douleurs faibles à
modérées. Ce sont essentiellement :
- Le paracétamol : Doliprane™, Dalfagan™
...
- Les anti-inflammatoires non stéroïdiens : acide acétylsalicylique
(Aspirine™, Aspegic™, Aspro™...)
, ibuprofène (Advil™, Antarene™,
Nurofen™, Rhinadvil™, Upfen™...)....
Le deuxième niveau est représenté par les
antalgiques opioïdes faibles pour les douleurs modérées
à sévères. Les molécules les plus utilisées
sont :
- la codéine : Efferalgan™...
- le dextropropoxyphene : Diantalvic™,
- la dihydrocodéine : Dicodin™,
- le tramadol : Topalgic™, Tramadol™...
A partir du troisième niveau, on utilise les opioïdes
forts, c'est à dire des substances naturelles ou synthétiques
mimant la morphine. La morphine est un alcaloïde tiré
du pavot et dérivé de l'opium. Pendant les premiers
jours, elle peut provoquer un peu de somnolence et des nausées
(30%) que l’on peut prévenir ; elle entraîne toujours une
constipation qu’il faut prévenir par un laxatif et une
inhibition du réflexe de la toux. Plus rarement, la morphine
provoque une rétention d’urine, des mictions, des sueurs
ou encore des cauchemars ou des hallucinations qui témoignent
le plus souvent d’un surdosage.
Le troisième niveau est représenté par les
antalgiques opioïdes forts dans les douleurs d'intensité
modérée à forte. Les médicaments les plus
utilisés sont :
- Les opioïdes agonistes purs : Dans le système
nerveux central, ils activent de façon totale des récepteurs
opioïdes appelés "mu" ou "OP3"
chargés habituellement de recevoir des morphines endogènes
(fabriquées naturellement par le corps : endomorphines,
enképhalines). Il semblerait que l'absorption massive
d'opioïdes exogènes (extérieurs au corps) bloque
la fabrication naturelle de ces substances endogènes, remplacées
alors par des opiacés exogènes [194].
La famille des opioïdes agonistes purs regroupe les molécules
suivantes :
-
La morphine
* à libération immédiate :Actiskenan™,
Sevredol™
* à libération prolongée : Moscontin™,
Skenan™, Kapanol™
- L'hydromorphone : Sophidone™,
- La péthidine : Renaudin™,
- Le fentanyl : Durogesic™, Actiq™, fentanyl
injectable,
- L'oxycodone : Eubine™, Oxycontin™,
- La méthadone,
- Les antalgiques opioïdes agonistes partiels / antagonistes
: Ils activent de façon partielle des récepteurs opioïdes
du système nerveux central et périphérique appelés
"mu ou OP3" chargés habituellement
de recevoir des morphines endogènes (fabriquée naturellement
par le corps : endomorphines, enképhalines).
Il semblerait que l'absorption massive d'opioïdes exogènes
(extérieurs au corps) bloque la fabrication naturelle de ces
substances endogènes, remplacées alors par les opiacés
exogènes. En même temps, ils désactivent des récepteurs appelés "kappa" ou "OP2".
La famille des opioïdes agonistes partiels / antagonistes regroupe
les molécules suivantes :
-
La buprénorphine : Temgesic™,
- Les antalgiques opioïdes agonistes / antagonistes
: Ils activent les récepteurs "kappa" et désactivent
les récepteurs "mu". La famille des opioïdes
agonistes / antagonistes regroupe les molécules suivantes :
-
La nalbuphine : Azerty™,
- La pentazocine : Fortal™,
La
posologie, les effets secondaires et les interactions médicamenteuses
doivent être gérés par un médecin ou une
équipe spécialisée contre la douleur qu'on appelle
algologue ou service algologique. Par exemple, l'association
de l'acide acétylsalicylique (aspirine) est dangereuse
avec les anti-coagulants (lovenox™, previscan™...)
car elle provoque des hémorragies. Le paracétamol
peut avoir une toxicité hépatique, le tramadol
associé aux antidépresseurs peut être très
dangereux, idem pour le dextropropoxyphene avec du carbamazépine,
certaines chimiothérapies avec des antalgiques non opioïdes
(telle que le cisplatine...), etc.
Traiter les douleurs neuropathiques avec les coantalgiques
Les
douleurs neuropathiques sont des douleurs continues de type
brûlure, étau, fourmillement... ou paroxystiques de type
décharge électrique ou coup de poignard... Elles
affectent le système nerveux central ou
périphérique ([240][238][241][242])
contrairement aux douleurs nociceptives qui concernent une excitation
de terminaisons de fibres nerveuses. Ces douleurs neurogènes
font souvent suite à des opérations chirurgicales
(amputation, thoracotomie...), à des tumeurs ou à
d'autres maladies (névralgie du trijumeau, diabète...).
Elles peuvent devenir chroniques. La réponse aux opioïdes
est réelle mais incomplète. Ce dernier point justifie l'utilisation
de certains médicaments initialement non conçus pour
traiter les douleurs mais qui accroissent l'effet thérapeutique
des antalgiques en désactivant des signaux dans le cerveau.
C'est pourquoi, on les appelle des "coantalgiques". Les voici :
-
Les antidépresseurs : De nombreuses études ont démontré que les antidépresseurs tricycliques tels que l’amitriptyline (Laroxyl™), l’imipramine (Tofranil™, Anafranil™)... réduisaient les douleurs neuropathiques ([240][239][241][246][260]).
L’effet antalgique fonctionne pleinement au bout d’environ
2 semaines. La nouvelle génération
d’antidépresseurs IRS (les inhibiteurs
sélectifs de la recapture de la sérotonine) aurait
également une efficacité mais les études sont
moins nombreuses et cela n’est pas démontré encore
aussi bien qu’avec les tricycliques ([239][235][244][246][249]).
- Les antiépileptiques
: Ils sont souvent utilisés en association avec les
antidépresseurs tricycliques. Le plus utilisé et celui
démontrant la plus grande efficacité est le gabapentine (Neurontin™)([239][236][247][248][260]). On trouve aussi le clonazepam (Rivotril™), la carbamazepine (Tegretol™), le pregabiline... ([240][239][235][241][246]).
Les antiépileptiques diminueraient les douleurs en
réduisant les courants électriques dans les neurones en
jouant sur les canaux de calcium et de sodium.
- Les anesthésiques locaux tels que les patchs ou gels de lidocaine, kétamine...([240][239][241]).
- Certains opiacés à certaines doses
: On a dit que les opiacés n’étaient pas
très efficaces. En réalité, tout dépend des
doses utilisées. Plusieurs études montrent qu’une
analgésie satisfaisante peut être obtenue avec des doses
adéquates ([243]). De même,
tout dépend de l’opiacé utilisé. Ainsi bien
qu’ayant un effet antalgique 10x moins puissant que la morphine, le tramadol pourrait avoir un effet sur les douleurs neuropathiques modérées du fait de son mécanisme d’action ([237] [236] [239][240][241][245]). L’oxycodone, la méthadone, le fentanyl et la morphine seraient également efficaces ([240][239][241]).
-
Des neuroleptiques utilisés en psychiatrie : L’efficacité
des neuroleptiques est source de débat et plutôt controversée.
L’halopéridol
(Haldol™),
la lévomépromazine
(Nozinan™)
et la chlorpromazine (Largactil™)
pourraient avoir un effet antalgique sur certaines douleurs rebelles
([235][250][251]). L’effet antiémétique
(antivomissements et antinausées) est lui certain.
- Les biphosphonates : Pour les douleurs de métastases osseuses [241].
- Les corticoïdes,
- Les benzodiazépines (anxiolytiques).

Télécharger "Actualités dans le traitement des douleurs cancéreuses" du Bulletin of Cancer (2004) rédigé par l'Institut Gustave Roussi : 236
Télécharger "Les nouveaux traitements contre les douleurs neuropathiques" de The American Journal of Managed Care (2006) : 239
Télécharger "Un guide pratique pour le clinicien contre
les douleurs neuropathiques" du département Neurologie de l'Association Médicale Canadienne : 240
Les modes d'administration
Les différents modes d'administration se font par :
- Voie orale,
- Voie rectale,
- Voie parentérale (intraveineuse, intramusculaire, sous-cutanée)
: voie privilégiée en cas de douleurs aiguës.
- Voie péridurale,
- Antalgie auto-contrôlée (PCA) : Souvent
utilisée après une opération chirurgicale, le patient
s'administre par voie parentérale des doses de morphine selon
ses douleurs.